Situation des anciens prisonniers pour crimes de génocide en matière de réintégration psycho-socio-économique.

Au Rwanda, le génocide perpétré contre les Tutsis en 1994 a emporté plus d’un million de Tutsis en trois mois seulement selon les chiffres officiels, huit cent mille selon les Nations Unies. La participation de la population dans des actes de génocide a été massive et, dès l’arrêt du génocide par le FPR, des milliers de présumés coupables sont arrêtés et mis en prison en attendant leur procès. D’autres restent impunément sur les collines. Les tribunaux ordinaires sont vite dépassés parle nombre des cas à juger. Il leur faudrait plus d’un siècle pour venir à bout de tous les dossiers. Une solution originale est alors trouvée: les juridictions gacaca. Il s’agit d’une forme de justice réconciliatrice qui s’inspire des pratiques traditionnelles de résolution des conflits, mais aussi des principes de la justice moderne. Les procès se déroulent sur le lieu des crimes sous la conduite de juges élus et formés à la hâte : les Juges Inyangamugayo (intègres). En quelques années seulement, ils abattent le gigantesque travail de juger des millions de dossiers.

Suite aux juridictions gacaca, des milliers de prisonniers sortent de la prison sur aveu officiel de leurs crimes et demande de pardon, après avoir été innocentés, ou encore après avoir purgé leur peine. Ils retournent sur les collines sans préparation préalable de leur part à la réintégration familiale et communautaire, ni de leurs communautés respectives. La plupart d’entre eux se voient obligés de vivre côte-à-côte avec les victimes de leurs atrocités. Imaginez-vous quand la victime et le bourreau doivent vivre ensemble sans l’avoir choisi ! Sans tarder, un climat de méfiance, de haine, de peur, de frustrations, de honte, de sentiments de vengeance, de propos violents, voire d’actes violents s’installe.

En tout cas, loin de rendre facile une coexistence apaisée, cette nouvelle cohabitation – si rapide– entre les anciens prisonniers et les survivants du génocide ne fait que subrepticement creuser le fossé relationnel. Leur retour inattendu dans les communautés ravive les tensions sociales et reviviscences psychologiques.Rescapés et bourreaux vivent des émotions opposées qui ont ceci de commun qu’elles sont génératrices de stress réciproque. L’insécurité psychologique offre au stress un caractère continu et extrême. Un mur invisible semble séparer les habitants d’une même communauté de voisinage, pourtant appelés à vivre ensemble.

Du côté des anciens prisonniers, les difficultés de réintégration ne tardent pas à se manifester. D’un coté, ils ont des difficultés à s’accepter eux-mêmes. De l’autre, ils font l’objet de rejet par leur famille et leur communauté, conséquence directe de leur passé criminel. En effet, nombreux sont ceux qui sont rongés par les remords et la honte et qui ont, par conséquent, peur de croiser les victimes sur leur chemin. Ils préfèrent vivre dans l’isolement et l’évitement. Ils passent beaucoup de temps en cachette et évitent délibérément les lieux publics. Nombreux sont aussi ceux qui sont rejetés par leur famille. La raison est simple :les hommes ont passé beaucoup d’années en prison et, pendant leur absence, leur femme ou l’un de leurs enfants a récupéré le pouvoir de chef de famille. Les femmes ont péniblement élevé les enfants seules et entretenu leur mari en prison avec courage et persévérance. Elles ont été conscientes de ce dont elles sont capables et ne sont plus disposées à se soumettre à l’autorité d’un mari qui rentre à la maison après des années d’absence et qui veut reprendre le sceptre de chef de famille contrôleur. D’autre part, suite au séjour prolongé en prison, certains anciens prisonniers ont développés des attitudes et comportement insupportables pour leur femme et leurs enfants, lesquels deviennent vite sources de conflit.

La situation des anciennes prisonnières s’avère même pire. En leur absence, leurs maris ont pris d’autres femmes ou se sont procuré des petites amies. Leur retour est plutôt gênant. En plus, culturellement, la société peut tolérer un homme criminel, mais pas une femme criminelle. Il en résulte que les femmes génocidaires semblent être plus marginalisées que leurs homologues masculins.

Les enfants ayant grandi en l’absence du père ou de la mère ont souvent fait l’objet de railleries des voisins, accusés d’être issus de génocidaires. D’où honte et frustration et, naturellement, perte de toute reconnaissance de l’autorité parentale sur eux.Certains anciens prisonniers tentent désespérément de retrouver leur place d’antan dans leur famille, en usant sans succès de la violence, et s’en retrouvent finalement marginalisés ou chassés purement et simplement. Quelques personnes désespérées, incapables de s’adapter à leurs nouvelles conditions de vie, tentent de se suicider.

D’autres voudraient même retourner en prison, et tentent des actes criminels qui les font effectivement retourner en prison.

Dans les communautés, les difficultés de réintégration sont aussi énormes. Entre certains anciens prisonniers et les victimes du génocide, le fossé se creuse et s’élargit suite à la méfiance, la peur, l’évitement mutuel, l’absence de dialogue, l’insuffisance d’initiatives de rapprochement, ou encore autour des conflits liés aux biens pillés pendant le génocide. Certains ont eu beau demander pardon pendant les juridictions gacaca, le cachet de génocidaires est indélébile. En plus de la précarité psychosociale s’ajoute l’extrême pauvreté dans laquelle ils vivent après tant d’années en prison.

Contribution de l’Association Modeste et Innocent (AMI) dans la réintégration psychosociale des anciens prisonniers pour crimes de génocide.

L’AMI est une organisation non-gouvernementale qui œuvre pour l’avènement d’une société en équilibre au Rwanda. Par société en équilibre, entendez celle qui promeut tout être humain et tout l’être humain (plan physique, émotionnel, intellectuel et spirituel). Pour y arriver, l’association s’efforce de promouvoir au sein de la société rwandaise post-génocide ce qu’elle appelle la Bonne Puissance, à savoir la capacité d’assurance, de résilience et de non-exclusion.

Par la nature même de sa vocation, l’AMI s’efforce d’œuvrer pour le bien-être de tous les vulnérables, y compris les rescapés du génocide et les anciens prisonniers pour crime de génocide. Aussi, avec l’appui technique et financier de ses partenaires du Nord, Eirene Suisse y compris, l’AMI a développé depuis plusieurs années une approche de réconciliation et de guérison sociale se voulant plus inclusive et tenant compte des besoins d’intégration des anciens prisonniers pour crimes de génocide. L’approche facilite précisément leur réintégration dans leur famille et dans leurs communautés respectives. L’AMI organise les séances de médiation et de thérapie familiale visant la résolution pacifique des conflits et la guérison psychologique au sein des familles, tout cela pour favoriser la réinsertion des anciens prisonniers.

Dans les communautés, l’AMI facilite le rapprochement entre les anciens prisonniers pour crime de génocide et les rescapés du génocide, et entre leurs familles respectives. Le processus de rapprochement comprend neuf étapes qui se soldent par la mise en place des Groupes de rapprochement, dits AMATABA en kinyarwanda. AMATABA (pluriel de ITABA) est une métaphore pour « espaces plats sur lesquels se rencontrent les gens qui descendent des monts de violence et ceux qui remontent des valons de haine et de misère », pour initier un travail conjoint de normalisation des relations sociales à travers le dialogue et la solidarité.

Pour arriver aux groupes AMATABA bien fonctionnels, trois microprocessus clés sont indispensables :

  • Aplanir les Monts de Violences
  • Combler les Vallons de misère
  • Se rejoindre sur le plateau de la paix et combiner les efforts d’édification de la paix. 

L’expérience montre que réussir ce rapprochement exige une combinaison judicieuse des activités de sensibilisation, de formations, de suivi et d’accompagnement, catalyseur d’une transformation individuelle et sociale en profondeur. C’est pourquoi les sensibilisations et formations à la Bonne Puissance (assurance, résilience, non-exclusion), à l’UBUNTU (santé physique, émotionnelle, intellectuelle et spirituelle saine) constituent les facteurs indispensables du succès du processus AMATABA.

Les groupes AMATABA s’avèrent avant tout des lieux de confession, de demande, d’octroi et de célébration de pardon et, en définitive, de guérison individuelle et collective. Ils sont des lieux privilégiés de guérison des cœurs et des relations sociales.

Beaucoup de témoignages illustrent cette affirmation. En voici deux pris au hasard :

« Pendant le génocide de 1994, perpétré contre les Tutsis, j’ai participé au meurtre du fils de cette femme. Grâce au groupe AMATABA dont nous sommes tous les deux membres, je lui ai demandé pardon pour cet acte ignoble que j’ai commis. Elle m’a pardonné. Dès lors, notre rapprochement ne cesse de grandir.Nous sommes devenus solidaires dans tous les aspects de notre vie quotidienne.Si elle a besoin de l’eau pour boire, je vais en chercher pour elle sans qu’elle me soupçonne du mal. Il n’y a plus de soupçons entre nous. Avant de lui demander le pardon, j’avais des cauchemars pendant la nuit. Je ne pouvais pas dormir tranquillement. Mais maintenant je peux dormir. Quand je suis avec elle, on dirait un frère et une sœur, car nous nous sommes libérés des peurs et du poids d’un passé tragique qui pesait sur nos épaules. »
Témoignage de Ntambara François, ex-prisonnier pour crime de génocide

“Oui. C’est vrai ! Il a tué mon enfant ; il a reconnu le crime et il est venu me demander le pardon après que nous nous sommes retrouvés dans le même groupe AMATABA. Lui pardonner, cela n’était pas chose facile pour moi. Mais j’ai vu comment il pleurait et tremblait de peur et j’ai eu pitié de lui. J’ai vu qu’il s’était vraiment repenti et j’ai senti en moi la force de lui pardonner. Je lui ai pardonné. J’étais touchée par la manière dont il a reconnu le crime. Avant de lui accorder le pardon, il ne pouvait pas s’approcher de moi. Je le traitais comme un ennemi odieux, un monstre que je détestais. Maintenant, cette perception a changé. Notre relation ne cesse de s’améliorer”. (Témoignage de Mukamusoni Epiphanie, rescapée du génocide

Avec l’accompagnement de l’animateur, l’action des AMATABA se subdivise progressivement en trois principales catégories :

a) Les actions ad intra, orientées vers les membres du groupe AMATABA : activités de renforcement de la cohésion interne, de solidarité socioéconomique pour l’amélioration des conditions de vie des membres. Ces initiatives sont d’autant plus importantes qu’elles permettent aux réconciliés de fonder de nouvelles relations à la fois sur la mémoire d’un passé diviseur et tragique et sur une communauté d’intérêts dans le présent.

b) Les actions ad extra, orientées vers les membres vulnérables de la communauté, non membres des groupes AMATABA, dans la perspective de rayonnement.

c) Les actions de démultiplication qui consistent à susciter des imitateurs et à entrainer le reste de la communauté sur la voie de la réconciliation et du vivre ensemble harmonieux.

Résultats, défis persistants et perspectives

À l’heure actuelle, l’AMI vient de créer et opérationnaliser 84 groupes AMATABA dans deux districts d’intervention. Ces groupes comptent au total 6’554membres dont 3’875 anciens prisonniers pour crime de génocide. Ces anciens prisonniers, suite au rapprochement avec les rescapés du génocide, retrouvent progressivement leur place dans la communauté et leur considération dans leurs familles respectives. Cependant, malgré les efforts conjugués, ils sont des dizaines de milliers à toujours vivre à l’écart de la société, dans une misère psycho-socio-économique, et sous l’indifférence des autres membres de la communauté et de leurs familles respectives. Leur nombre va certainement bientôt grandir, vu que le pays s’attend à la libération massive imminente d’autres dizaines de milliers de prisonniers du génocide qui auront bientôt purger leur peine.

Ces nouveaux prisonniers libérés pourraient être marginalisés davantage, étant donné le peu d’efforts faits pour préparer la population à les recevoir. Ces prisonniers-là sont considérés par bien des gens comme des criminels avérés, du fait qu’ils n’ont même pas manifesté la volonté de  reconnaitre les crimes commis et de demander pardon.

En tout cas, la reconstruction du tissu social du pays, fortement déchiré par l’inconscience de ses fils et de ses filles sous le regard indifférent ou complice de la communauté internationale, exige que les efforts de réintégration de tous les vulnérables soient redoublés. Ceci vaut également pour les anciens prisonniers pour crime de génocide, lesquels, nous en sommes témoins, une fois laissés à leur compte, constituent un danger sérieux pour l’harmonie familiale et communautaire et pour le développement durable du pays.Pour cela, la solidarité nationale et internationale s’avère nécessaire.

Jean Baptiste Bizimana, coordinateur de l’AMI