“Devant la prison, cette longue file résignée. Mères, épouses, petites-amies, frères parfois, qui attendent patiemment pour passer un sac en plastique contenant un repas à l’emporter de l’autre côté du mur : la plupart n’ont pas de nouvelles de l’homme qu’elles aiment et qui croupit depuis des mois dans cette fabrique à moribonds. J’avais participé à la rédaction d’un rapport, en janvier dernier, pour dénoncer qu’on laissait mourir de faim plus de vingt hommes par mois, seulement dans ce pénitencier.  Manque de moyens de la prison et mauvaise gestion des autorités, mais surtout indifférence générale. La plupart d’entre eux, comme plus de 80% des prisonniers haïtiens, n’avaient jamais vu un juge, et attendaient leur condamnation ou leur libération. Ou simplement de savoir pourquoi ils étaient là. Parmi eux, Makenson, 19 ans, arrêté en juin 2016 pour avoir volé un téléphone. Il était alors en bonne santé. En prison, la tuberculose et la faim ne lui ont laissé aucune chance. Qu’aura pensé l’employé administratif au moment d’écrire à la main le nom de ce gamin sur le registre des décès en janvier 2017? Rien peut-être. Un de plus. Ou un de moins. Cela dépend de la perspective…

Le rapport avait fait un tollé, en Haïti comme à l’international.

Six mois plus tard, me revoilà, une fois encore devant cette bâtisse en ruines, aux portes de l’absurde. Les familles continuent d’attendre, longtemps, avec leur sac en plastique, sous le soleil massacre de juillet… Pour eux, rien n’a changé. Je m’arrête quelques minutes. J’aimerais pouvoir leur dire quelque chose. Un mot de solidarité. Mais je sais ce qui se cache derrière ces murs. J’aime les mots. Mais aujourd’hui, devant les portes du pénitencier, ils ne me sont d’aucune utilité.
Je tourne le dos à la prison. Une partie de mon âme restera là, un sac en plastique à la main dans la file de ceux qui n’ont pas perdu espoir.”

J’avais écrit ce texte le jour de mon départ d’Haïti. Un départ déchirant, précipité. Une dernière journée : qui vas-tu aller saluer en premier ? Qui ne faut-il pas oublier ? La réponse était étrange, mais claire : il fallait que je retourne devant les murs de la prison, une dernière fois.
La misère est partout en Haïti, l’injustice aussi. Mais jamais aussi crue et absurde que dans ses prisons : ce que j’y ai vu restera dans ma tête pour toujours. Les corps décharnés de prisonniers qu’on laisse mourir de faim, étendus sur des lits de fortune, ou à même le sol. Le spectre de la tuberculose, les gestes désespérés pour faire passer la brûlure de la galle…  Les cellules bondées, où l’on ne peut même pas se tenir debout.

La misère construite, artificielle, simplement cruelle. L’art de ne pas être humain.

Pendant ce temps, mes collègues se battent pour établir une liste des enfants incarcérés dans la prison pour mineurs de Port-au-Prince : enfermés à 9 ou 12 ans sans jugement, pour avoir volé une chèvre ou un téléphone. Au mépris de toutes les normes internationales.

La réalité de la prison, en Haïti comme ailleurs,est la preuve d’une grande hypocrisie : en prison on ne trouve pas les riches, mais plutôt les pauvres. En prison, on ne nous démontre pas que tous les êtres humains sont égaux, mais plutôt que certains ont du pouvoir, et d’autres pas. La prison est marquée du sceau de l’inégalité et de l’exclusion, une expression sans équivoque du pouvoir de l’Etat. Tant que la prison sera utilisée comme un instrument de vengeance, et non pas de réhabilitation, tant que la justice sera rétributive, nous aurons encore du chemin pour atteindre nos idéaux démocratiques.

LiviaBouvier

Ancienne volontaire d’Eirene Suisse sur une affectation d’une année à Port-au-Prince en Haïti sur le projet d’appui au programme de formation aux droits humains de notre partenaire le Réseau National de Défense des Droits Humains(RNDDH). Avant son affectation, Livia a travaillé en tant que journaliste et formatrice pour différentes organisations de défense des Droits Humains. Rentrée en été 2017, elle suit actuellement un CAS en justice juvénile à l’Université de Genève, et travaille en tant que consultante, formatrice et coordinatrice dans plusieurs organisations de Coopération et défense des droits humains et droits de l’Enfant.

Vendeurs de rue – Livia Bouvier – Haïti, 2016